13 novembre 2015

Gentil

Cet article du Figaro sur la journée de la gentillesse se termine sur un cinquième point troublant, qui m'a rappelé certaines lectures.


Tsing accueillit Jen Yong avec une exquise politesse, en s’excusant de l’ « indigne état » de la prison. Il dit d’une voix forte « Servez le thé » et un subalterne vêtu de noir plaça devant eux un thé dont le (p.121)parfum était un délice pour les narines. Tsing s’exprimait avec beaucoup d’urbanité. « Docteur Jen, je suis venu ici moi-même pour vous épargner le trajet jusqu’à la ville, qui est très pénible car c’est la coutume d’enchaîner ceux que nous transportons d’un lieu à un autre. Je suis extrêmement chagriné par le traitement que vous avez reçu… Je vais me permettre, au nom de notre amitié, de vous offrir un bain chaud… Préparez un bain! » cria-t-il et un serviteur invisible répondit « Aye ». Jen Yong entendit l’eau couler dans la baignoire.Un bain… du thé… un répit aux démangeaisons, à la saleté, au dégoût de ses propres odeurs, offerts avec tant de courtoisie. « Colonel Tsing, je vous remercie… », alors il vit le sourire sur le visage du colonel s’élargir imperceptiblement, il vit son expression de patiente expectative… et il se rappela l’étudiant battu. Il se raidit. Il lui faudrait ensuite retourner au cachot, et les autres, en le voyant revenir propre, qu’allaient-ils penser? « Je vous remercie… mais je n’ai pas soif. Et je ne veux pas de bain.- Docteur Jen, cela m’attriste… Peut-être devrais-je vous rendre mon cœur plus transparent. Nous savons que vous n’êtes pas membre du Parti; que vous êtes un idéaliste. Je voudrais faire quelque chose pour vous car j’admire votre droiture. »Jen Yong resta impassible. Le parfum du thé emplit ses narines et fit lever en lui des souvenirs du passé, de plaisirs raffinés qui lui poignirent le cœur. Le thé… son père et son grand-père avaient été de grands connaisseurs. Et lui-même aimait passionnément sa fragrance et cet univers d’art, de beauté et d’élégance qu’il suscitait.Jusqu’au matin, de Han Suyin, 1982 Editions Stanké ISBN276040188X (Till Morning Comes 1982)


Deux fois par semaine, l’inspecteur Adrien Titus passait une bonne demi-heure dans la cellule de la nièce au tailleur rose. A la même heure de l’après-midi, toujours.

- Très démodés, nous sommes. Tenir salon, ça ne se fait plus depuis quatorzedizuit’.Il sortait un Thermos des profondeurs de son blouson, il servait le thé, il offrait des petits fours qu’il tirait d’un panier d’osier.

- Dalloyau, siouplaît. Je soigne la chalande.Les premières fois, elle ne toucha pas au thé. Elle dédaigna les petits fours. Elle restait très attentive, à l’abri de son armure rose.

...Petit à petit elle s’était rapprochée du thé. Puis elle en avait bu une tasse. Puis elle mangea les petits fours. Sans le lâcher des yeux. Elle se taisait.

...Elle l’aidait à mettre le couvert, à présent. Napperons, soucoupes, tasses, petites cuillers, mignonnes serviettes de batiste ouvragées… Tous ces après-midi, ils jouaient à la dînette.

- Et depuis quand les inspecteurs visitent-ils les prévenus dans leur cellule, hein? Du jamais vu.Il avait apporté tout un assortiment de confitures rares.

- Ça me coûte un Pascal la visite, notre liaison. Corruption de fonctionnaire. Le prix d’une passe ou d’un psy.Il remplissait les tasses.

- Le prix de la vérité…Il avait la délicatesse de ne pas y ajouter ce que lui coûtaient leurs petites agapes.

- Tout ça pour vous dire que vous pouvez me virer si vous voulez.Apparemment, elle ne le voulait pas.Monsieur Malaussène, de Daniel Pennac, v.o.f. 1995

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